Texte libre

Nous présentons sur ce site :
- Des passages inédits de l'oeuvre de Kij Dana G. Buvnana
- Des essais sur les écrivains J. Bousquet, L. Calaferte,
  F. Augiéras...
- Bientôt des lectures de poèmes de :  R. Gilbert-Lecomte,
  A.G. Swinburne, E.E. Cummings..
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Samedi 11 octobre 2008
"Se anvi bay ki bay"


Fort alamo, texas

le 6 mars 1836

 

 

 

 

 

 

 

 

            Je tiens de la bouche de Joe Jr Freeman III, l’unique descendance, émérite, arrière arrière petit fils de l’éponyme Joe, esclave personnel, rescapé, du Colonel William B. Travis lui-même, figure martyre, américaine, du siège de Fort Alamo, la légende suivante que de trop nombreux récits auront occulté, parce qu’elle constitue, peut-être, une diversion à l’encensement des héros principaux de l’emblématique bataille, parce que, vous l’allez comprendre, elle s’insinue avec une telle promptitude dans le récit de la bataille, et, avec une telle incongruité, qu’elle n’est probablement que le fruit halluciné des sens de l’esclave, quand bien même celui-ci, n’eût pas à défendre de rempart, ni même à porter aux poings de son maître le sabre et le pistolet rechargé. Il fût cependant, à fortiori, le spectateur le plus avertit d’une mort annoncée, totale, qui s’abat magistralement sur des centaines d’hommes en une poignée d’heures, et qu’il a assurément vu ce que les guerriers ne pouvaient pas voir, qui s’échappait du strict champ de bataille. Et je veux, parce que l’espoir régit mon esprit, me transfigurant dans la personne de Joe au cœur de pareil massacre, imaginer et finalement admettre, qu’en une détresse d’un tel aplomb, un homme d’espérer un miracle, une trêve au combat, admettre l’entière possibilité des faits qui m’ont été rapportés. Le lecteur m’épargnera de lui livrer la chronologie fatidique du siège, il la connaît, sinon, ma foi : les livres la relate. Je retiendrai simplement l’inauguration du siège, qui fût déclarée de la manière suivante le 23 février par le Général en chef des bataillons mexicains : le Général Antonio Lopez de Santa Anna fit hisser au clocher de l’église de la commune d’Alamo un pavillon rouge, pavillon rouge que tous les protagonistes de l’histoire reconnurent comme l’avertissement solennel qu’une fois l’assaut livré, quand il adviendrait, il serait un combat à mort, sans pitié, pour tous et toutes. Nous savons qu’une quinzaine de jours plus tard, le 6 mars 1836, à l’aurore, Santa Anna commanda l’assaut sur Fort Alamo, et qu’à la fin du jour, la garnison  fut balayée, ce qu’il restait de partisans américains, de natifs texans, vivants, furent emprisonnés, fusillés. Les Etats-Unis d’Amérique tenaient là le plus puissant symbole de son combat pour l’instauration de la démocratie au Texas. Or, voici ce que m’a raconté Joe Jr Freeman III, qu’il tenait de la bouche de ses aïeux, qu’il devait sans doute répéter mot pour mot, exagérant, certes, par ci par là, tantôt parce que telle posture de son héro d’ancêtre l’enthousiasmait, mais sans ne rien retoucher cependant à la structure du récit mythique dont il était le dépositaire :

 

Joe Junior Freeman III en 1961


            « C’était peu après midi, les barricades que les canons pilonnaient, comme ils avaient pilonnés quelques heures plutôt les murs d’enceinte, les barricades que nous avions érigés en lieu et place des murs, avec une efficacité et une hargne à couper le souffle… Les barricades avaient cédées. Et c’était à présent un effroyable corps à corps, les mexs s’était infiltrés dans le fort, c’était une effervescence de poussière et de sang sous le zénith qui confondait et l’uniforme gris des mexs et les figures hirsutes des nôtres, si bien que je ne suis pas certain de pouvoir dire qui combattait qui, cependant je vis Bayless, qui la veille avait soupçonné Guerrero de trahison,  mutiler Guerrero, en le frappant de son sabre, faisant gicler son sang, entre deux  corps à corps avec les soldats de Santa Anna, et que la loi, Fils, ne peux rien faire là dedans ! Et de toute manière, parce que Bayless était capable d’emmener trois hommes dans son sillage, je suivais attentivement sa progression dans les rangs ennemis, jusqu’à ce qu’il s’effondre, raide, sans que je ne puisse comprendre qui avait eu sa peau et comment. C’est alors que j’ai cherché à savoir d’où était parti le coup qui avait eu raison de Bayless et, fouillant de mes yeux, dans les hauteurs, ça et là vers les remparts où s’étaient hissés les réguliers, je remarquai que, plus loin, l’étendard rouge qu’avait fait hisser Santa Anna aux cloches de l’église, très clairement – ça voulait dire ce que ça voulait dire – l’étendard était de la même couleur que le sang de Guerrero, et Santa Anna avait, ainsi annoncé ce qui adviendrait, et je peux te dire, Fils, qu’à ce moment là, j’ai repris le sabre que serrait encore Balyless dans son agonie et j’allai m’engager dans la bataille, coûte que coûte ! Lorsque je me redressai l’arme au poing, fixant encore dans le lointain, regard que je cru être le dernier, ce foutu clocher, j’allai brandir mon sabre à l’endroit du premier venu. J’étais gros de la mort héroïque de mon maître qui était advenue tôt dans le matin, des dégâts sanguinaires de Bayless, lorsque entrant dans la mélasse les larmes me vinrent… C’est alors que, devant moi, apparut un homme que je n’aurais pas su épargner s’il n’avait brandi dans ses mains, avec la préciosité angélique et la passion d’une madone pour un suaire, l’étendard rouge que, il y a quelques secondes encore, j’avais vu fouetter la cime du clocher… Il était là ! Ce type ! Un péone, hirsute, brun et sale comme une souche ! L’étendard en main, incompréhensible. Pour un instant, alentour, tandis que je vérifiai éberlué l’absence manifeste de l’étoffe écarlate dans les hauteurs de l’église, et que je contemplai l’abruti en face de moi, les combats s’atténuèrent. Un silence d’une densité inouï plana au-dessus de la mêlée. Combien de secondes furent ainsi suspendues, de minutes, il me semble ? Je l’ignore. Mais lorsque j’allai recouvrer mes esprits qui s’étaient tout entier arrêtés à la contemplation de l’homme, quelqu’un parmi les soldats cria « Viva Jean José ! » Et la meute toute tournée vers l’homme reprit de surcroît l’exclamation « Viva Jean José ! » Manifestement, Jean José devait être le nom de l’adversaire que je m’étais apprêté à frapper. Et tandis que je relevai  mon sabre, et qu’à nouveau j’allai regarder mon adversaire pour lui porter un coup fatal, l’homme disparut. Disparu, Fils ! Pfuit ! Volatilisé ! Ma main relâcha la garde, mon sabre se brisa en tombant, je tombai genoux à terre, et dans une ultime conscience, je discernai l’homme… dans le clocher, là-haut ! Il brandissait sans conviction l’étendard du Général Santa Anna, niais et satisfait… Je n’ai jamais su où cesse la satisfaction quand commence la niaiserie, mais… Crois-moi, Fils, ça n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est d’avoir vu ce type d’une pureté absolue apparaître et dans un moment incertain suspendre les crimes de trois cent connards occupés à se la mettre. Je perdis connaissance. Lorsque je m’éveillais, la bataille était terminée, les soldats rassemblaient leurs blessés, leurs morts, je vis qu’ils emmenaient Davy Crockett derrière l’enceinte en ruine, j’entendis une rafale de coups de feu. Je fus l’un des seuls survivants d’Alamo. A présent, Fils, maintenant que j’y pense, et y penser, cela aura monopolisé de longues heures de ma vie, je puis te dire un chose, qui est une chose multiple, complexe et presque indicible, mais une chose : Ce Jean José là, ce « Jean José », ainsi qu’ils l’avaient acclamés, était bel et bien de chair… Mais le plus énigmatique, pour moi, c’est qu’il est apparu au moment même où je cédais, pour la première fois au désir de vengeance, et que le crime allait éclabousser mes mains. Ai-je compris ce que signifiait la couleur rouge, alors que je venais de comprendre tout le maléfice qu’elle incarnait ? J’aurais dû le frapper ! A mort ! Un homme qui porte tant de candeur en un moment d’une sauvagerie si décuplée, et qui, ni une ni deux, vous suspend toute une bataille, en brandissant l’objet qui annonça la destinée mortuaire de centaines de pauvres gens puis, tout à coup, se téléporte, ne peut-être qu’une vulgaire facétie, une attestation de l’ouvrage du malin ! Et pourtant, crois-moi, Fils ! Ce Jean José, là, je l’ai vu, je puis te le dire, en face, d’homme à homme, il n’avait rien à voir avec l’esprit du mal ! Et de ma vie, grâce à lui, jamais aucun homme je n’aurai tué ! »

 

 

______________________________

 



New-orléans, louisiane

1971 

 

 

 

 

 

 

 

 

            J’ai rencontré Joe Jr Freeman III dès 1961, à la base militaire de Tampa, Florida, où régulièrement la frégate sur laquelle j’officiais allait se ravitailler en vivres, carburant, etc. Freeman travaillait sur le port, au comptoir, je l’avais rencontré à quatre reprises, puis ce que c’est à Freeman lui-même que je devais passer commande, pour ce qui concernait l’approvisionnement des cuisines du Suffren & Duquesne, et c’est un de ces soirs de beuverie qu’il me tira à part, parce que je lui avais parlé de revenants, d’intrigues pour le moins redoutables dont j’avais été le témoin à Cayenne et plus récemment dans la Mer des Antilles où notre navire patrouillait. Il me révéla l’histoire de son ancêtre. Et entre autres, l’histoire que le lecteur vient de lire. Nous partagions une certaine attirance pour les rhums, aussi nous fûmes volubiles. Impossible de dire l’âge de Freeman, je pouvais compter en scrutant sa figure une trentaine d’années tout au moins, combien en cachait-elle de plus ? Je n’osai jamais le lui demander. Mais il entretenait un rapport à mon endroit que je qualifierai de fraternel, celui d’un frère aîné, assurément, parce qu’il aimait à donner un sens à ce que je lui livrais, un sens qui s’appuyait sur ses propres expériences, et qu’on ne saurait parler de cette façon qu’avec l’avènement d’une certaine maturité. Je devais ne plus revoir Freeman. Je terminai mes classes en juin de l’année 1962, je décidai de m’enfoncer dans le continent nord-américain, j’arrivai à la Nouvelle-Orléans le 12 juillet. Je ne suis jamais repassé à Tampa, parce que la ville n’avait jamais été pour moi l’objet d’un désir, et que ma vie a toujours été embarrassée de missions qui m’en éloignait. Freeman eut-il seulement une descendance ? Je l’ignore. Et je veux croire qu’il ne m’entretint pas innocemment de la vision de son ancêtre.

           

            Bref, dans la nuit du 12 au 13, je rencontrai au Pimlico Club, aux abords du Lac Ponchartrain, un homme pour le moins fantasque, très charismatique, et dont le visage comportait de nombreuses similitudes avec le mien,  qui était musicien : c’était Malcolm Rebennack, un nom qui devait disparaître quelques années plus tard sous l’identité mieux connue de Dr John. L’homme, natif de la Nouvelle-Orléans, se prit d’intérêt pour moi, et très vite, accompagnés de Pim, une femme sublime, prostituée dont je m’amourachai, Rebennack me traîna dans les coins les plus insensés de la ville, nous rejoignîmes rapidement le Bayou St. John, où il jouissait déjà d’une popularité déconcertante. Je devais aussi constater chez Rebennack une connaissance et une aisance en la pratique du langage Voodoo qui me semblait proprement admirable, tant il est fécondé de multiples sonorités et déclinaisons, qui descendent d’une large ramification culturelle et cultuelle, étourdissante. Je ne compte plus les « Kid A Agola », « Miwa », « Okou lele »… j’en passe, qu’il répétait sans cesse en évoquant ma personne, et qui chaque fois lui tiraient sur le bord de la figure un sourire malicieux. Quoiqu’il en soit, nous fûmes rapidement familiers, et lui très curieux de l’état de mon énergie, et je crois intéressé par ce qui constituait déjà - j’avais tout juste vingt ans - un itinéraire conséquent, « quoique essoufflé ! » disait-il, sur les eaux de la planète, moi, admirant sa position fixe, rayonnante, sur sa terre, nous formions l’un et l’autre, pendant une quinzaine de jours une figure bicéphale, complémentaire que je ne devais jamais oublier. Je ne tenais cependant pas en place, je n’ai rarement tenu en place, et mon objectif de m’enfoncer dans le Midwest américain, repris le dessus. Je le mis à exécution. Je devais regretter les faveurs de Pim, sa réelle affection pour moi, notre belle complicité… Je la pleure depuis 1969. Une raclure de sale petit pou junkie, jaloux & maladivement possessif, lui tira une balle dans l’épaule gauche, un soir de crise, la blessure lui fut fatale.

 

Mack Rebennack, alias Dr John, sobre, en 1962


            En 1971, Dr John retrouva ma trace. Je traversais alors des années orageuses, douloureuses, du côté de Bergen en Norvège, ce simple coup de fil me mit en route pour la Nouvelle-Orléans. Il venait de terminer l’enregistrement de son disque « The Sun, Moon & Herbs », et m’avait richement entretenu du projet qui l’animait : Tourner une vidéo ! Il souhaitait que j’y assiste : Ce serait une procession hilarante dans ce cimetière de voitures, du côté de Junkyards, si ma mémoire est juste, il m’y attendrait, je le trouvai en effet, à l’entrée du cimetière, juché sur un âne, coiffé d’un béret où étaient plantées deux longues plumes de paons, un sceptre en main… Il s’agissait de tourner ce vidéo-clip pour la chanson « Where You At Mule ». Nous parlerions ensuite. Or, la première chose que Rebennack me dit fut la suivante : « Some water get you into trouble ! » « Tu te souviens », dit-il, « comme je me demandais si tu n’avais pas trop souvent, dans ta jeunesse, bu la tasse ? Et bien j’ai pensé à toi lorsque j’enregistrai la chanson « Gris-Gris Gombo Ya Ya », j’ai placé ces quelques phrases en ton souvenir : « Some water get you into trouble… Try my dragon blood, my joint tonic and my secret sand. » Et tu n’es pas venu consulter le Dr John ?! Je t’ai attendu Malcolm Dana. Il a fallut que je vienne te chercher. Ce soir je t’emmène à la maison, au cimetière, celui des gens de couleur cette fois, vers Bayou St. John ! »

Immédiatement je demandai la faveur suivante à Rebennack : « Je veux des nouvelles de Pim…



L’affaire était close. Rebennack faisait allusion évidemment à ma mère, j’avais déjà dans mon passé été tenté par la magie, la communication avec les morts, et les résultats avaient été traumatisants. Je ne souhaitais pas de révélations. Je voulus simplement me recueillir auprès de  Pim. « Comme tu voudras ! » Nous nous dirigeâmes vers la tombe de Pim, nous tournâmes plusieurs fois autour avant d’installer lentement bougies, parfum, boissons, elle aimait le rhum brun, etc. et de nous asseoir. Rebennack versa les premières lampées sur la stèle, pris une rasade, me passa la bouteille et je fis comme lui. Il ouvrit le flacon de parfum, de fleur d’oranger, le parfum qu’elle aimait porter, et la présence de cette odeur répandue, l’odeur de sa peau, de sa peau… m’émut profondément. Rebennack me prit la main. C’était le milieu de la nuit. Un vent léger passait dans les saules, le ciel était dégagé, sans lune mais criblé d’étoiles, nous étions seuls depuis une vingtaine de minute lorsque le rituel allait commencer. Intense émotion qui me pénétra alors, mais tandis que j’étais tout entier ouvert à Pim, qu’une tristesse lourde m’avait envahi, une énergie d’une autre nature, une aura chaleureuse, mais intruse à notre recueillement fit brusquement apparition. Je regardai alentour, Rebennack également, Rebennack dit « là ! sous le saule » et où Rebennack avait donné une direction, à une quinzaine de mètres devant nous se tenait en effet un homme, de taille moyenne, les bras ballants le long de sa taille ; une lumière pâle et, incompréhensible, posée sur son visage, révélait une barbe d’une semaine, une peau basanée, un regard sombre mais inanimé, ôté de toute intention qui s’égarait vers nous. Son immobilité me décontenançait. Etait-il seulement présent avant notre arrivée, nous avait-il suivit ? Impossible d’en penser quoi que ce soit, nous devions constater simplement qu’il était apparut à un moment inattendu, crucial pour nous, puisque nous cherchions Pim. Et puis, très lentement, l’homme fit un pas dans notre direction, puis un deuxième, et tandis qu’il s’avançait vers nous, l’homme tira de la poche de son veston une orange, qu’il éplucha le temps de nous rejoindre, en la regardant. Il confia le fruit à la paume de ma main droite, la refermant de la sienne, chaleureuse, ses lèvres esquissèrent un sourire vague et, tout aussi lentement qu’il était à nous arrivé, il passa son chemin, l’air de rien, disparaissant dans un confins obscur du cimetière, me renvoyant l’impression suivante, curieuse et presque à l’inverse d’une vérité dont je pensai être le détenteur : Avions-nous seulement étés, sur le passage de cet homme, pour lui, d’une quelconque présence ? Etions-nous apparus à sa perception au seul moment où il nous confia l’orange ? Mes pensées se brouillèrent, celle de Rebennack, me semblât-il, également. Nous quittâmes le cimetière quelques minutes après, abandonnant notre projet, je pressai l’orange sur la tombe de Pim. La soirée s’acheva dans un silence et un calme que je ne reconnus jamais plus. Jamais non plus nous ne reparlâmes de l’homme, ni de Pim, ni de cette soirée, comme si tout ce qui, en elle, s’était produit n’eût jamais existé.

 

            Je devais, bien des années après, revenir sur ces événements.

- Publié dans : Kij Dana Goor Buvnana
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Dimanche 20 mai 2007
Kij Dan Goor Buvnana s'en est allé dans la nuit du 2 au 3 juin 2007, son coeur a cessé de battre, son coeur était gros de ce que peu d'hommes eurent pu supporter dans une vie, il laisse derrière lui une oeuvre secrète, méconnue du grand public, écrite au travers de ses allées et venues sur la planète, dont les éditions Magnétiques plus que jamais tenteront d'établir les mouvements purs. Nous sommes - Sweigns et amis, héritiers du Psycho Batave, poètes sans langues - démunis, sans voix à l'annonce de la disparition de celui qui dès sa naissance du batailler afin que l'ouvrage du vivant établisse ses empreintes par delà les épreuves, les éceuils d'une mémoire défaillante, sans preuves, d'où les cetitudes d'emblées sont bannies. Buvnana, poète, errant, inlassable curieux des langues originelles laisse derrière lui de nombreuse pages que le public doit découvrir. Nous saluons ici par le biais de sa biographie les étapes de cette vie exemplaire qui s'est acquitée de toutes entraves et qui a subit l'enfermement, la prison, la maladie, l'exil et dont l'unique centre d'intérêt fut de raconter  la périphérie dont la planète ne rend jamais compte et qui se nomme Pogrissures éternelles : des humains sans noms, sans travail et qui par delà les frontières vagissent d'être nés en scribouillant des pages, en percutant montagnes et creusant la terre rentrent sous l'auvent qui est chez eux la bouche fendue de lèvres inimaginables et enflées... qui sans raison, inlassablement chantent.


Biographie

 

 

1942 – 1943 :

Naissance de Kij Dana à bord du cargo L’Espérance, probablement dans les premiers jours de  mars. Sa mère Sibille Dana ne survit pas à l’accouchement. Le nourrisson est recueilli par l’équipage alors sous commandement anglais. Nous replaçons ici le parcours du navire dans une époque de l’histoire maritime extrêmement chaotique :

Arraisonné le 27 septembre 1940 par le croiseur HMS LEANDER et le croiseur auxiliaire DURBAN CASTLE à 100 miles de Djibouti qu’il devait rejoindre venant de Diego Suarez avec du ravitaillement et des femmes et enfants évacués en juin de Djibouti après la déclaration de guerre de l’Italie. Conduit à Aden, les passagers rejoignent leur destination par un vapeur local. Réquisitionné par les britanniques une partie de l’équipage opte pour la France Libre qui est complété par du personnel FNFL du CAP SAINT JACQUES des CHARGEURS REUNIS. Utilisé par le Ministry of War Transport sous gérance BRITISH INDIA STEAM NAVIGANTION Co.

Un membre de l’équipage, Marcel Diawara, prend l’enfant sous sa protection. De Ceylan, via Dakar – où a vécu Diawara – il se rend jusqu’à Londres dans l’été 1943, puis rallie Nantes, qui demeure sous occupation allemande. Il apparaît selon les témoignages de Mr et Mme Martin Goor que Diawara leur confia l’enfant à l’automne, au 4, Grand’rue, à Trentemoult, un ancien village de pêcheurs en aval de Nantes. Les liens qui unissent Diawara et le couple Goor sont ceux de la marine et de l’amitié. Diawara et Goor se sont rencontrés à bord de l’Espérance parti de Dunkerque vers Madagascar en 1938.

1944 – 1958 :

Suit sa scolarité à l’actuelle école primaire Jean Jaurès de Trentemoult. Collège à Rezé. Kij Dana assiste enfant à la reconstruction d’une ville en partie détruite par les bombardements américains de 1943, et au retour de l’activité dans le port de Nantes. Martin Goor, son tuteur est docker sur le Quai des Antilles. Enfance cependant stable. Le couple vit de ses revenus, de la vente de légumes aux marchés, qui est l’activité principale de Suzanne Goor. Vacances fréquentes en Bretagne, les anciennes Côtes du Nord, avec l’oncle paternel Loïck, en Touraine et parfois en Belgique où il vit.

1955 :

La présence de Marcel Diawara est attestée dans le port de Nantes par deux fois par les services de la Douane Maritime. Le 18 avril, Martin Goor révèle à Kij Dana, alors âgé de 13 ans sa véritable identité. Il lui remet également une valise dans laquelle sont consignées quelques affaires de Sibille Dana. L’adolescent découvre les papiers, vêtements, objets, carnet de dessins et de notes ayant appartenu à sa mère, ainsi qu’un visage. Sa lecture immédiate du carnet dont la dernière note est rédigée six jours avant le décès, le fait se référer à divers objets contenus initialement dans la valise, dont Buvnana ne trouve pas trace. Il est fait mention notamment d’une robe d’un célèbre couturier, bouffante et craquée de dentelles très pâles et pures dans laquelle il fut heureux de dissimuler un petit paquet pour l’ambassadeur de Belgique… Si j’avais eu cette fois à le faire !

Août : Kij Dana participe aux affrontements opposants des grévistes aux forces de l’ordre. Conflits dans les villes de Nantes et Saint-Nazaire dans le secteur de la métallurgie. La gendarmerie le reconduit à son domicile

 

1957 :

Mai : Est à Saint-Nazaire où de nouveaux conflits se tiennent.

 

1958 :

1er mars : Incorpore l’équipage du Nobody comme commis, sous le commandement  du capitaine Dorsey Wilton. Rédige un journal de bord.

11 mars : le Nobody est à Dakar. Liaison avec Hélène Morgensen, la maîtresse de Wilton.

17 mars : Escale au Cap Vert. Kij Dana ,lors de la traversée de l’Atlantique, est sequestré dans sa cabine.

Printemps : Wilton fait livrer Dana aux services psychiatriques de Cayenne. Il est transféré deux mois plus tard chez Francis Richard, cultivateur notoire en Guyane. Travaux d’assainissement des parcelles, récoltes…

 

1960 – 1962 :

17 août 1960 : Kij Dana engagé dans la Marine à Cayenne. Missions au large de Cuba et d'Haïti. Retours au Havre, à Nantes.

12 juillet 1962 : Civil à la Nouvelle Orléans. Où il reste plusieurs mois. Fréquente le Pimlico Club  et le Bayou ST. John où il rencontre le musicien Malcolm John Rebennack, mieux connu sous le nom de Dr John. Liaison avec Pim qui l’initie au Vaudoo. Ecrit, prend des notes.

 

1963 : 

Remonte le Mississipi. Travaille sur le Delta Queen Riverboat.

13 mai 1963 : Décès de Martin Goor.

Est à Chicago en novembre. Après quelques semaines est en contact avec Richard J. Daley, maire démocrate à Chicago depuis 1955. Il semblerait que Kij Dana intéresse des services d’espionnage suites à certaines missions effectuées entre 1960 et 1962 à Cuba.

Décembre : En partance pour Québec.

 

1964 – 1965 :

Ces deux années sont particulièrement sombres. Kij Dana souhaite ne pas aborder les évènements qui ont alors animé son existence. Transite entre les Etats-Unis et l’Europe. En août 64, il retrouve Marcel Diawara à Philadelphia, tandis que la ville voit d’importantes émeutes raciales se dérouler en ses rues.

Cependant on sait qu’il rédige plusieurs poèmes : De nombreuses pages inédites de son journal Le rapt des secrets datent de cette époque. Rédige également un long poème qui inaugure le langage si particulier de Kij Dana Goor Buvnana : Carler n’est pas ouï.

16 mai : Décès de Suzanne Goor.

1966 :

Débarque à Bergen en Norvège. Il rencontre Gunthör  Sweign qui est imprimeur en même temps qu’il vit d’un revenu de forgeron. Au printemps, les deux hommes font de nombreuses excursions dans la province du Telemark, où Sweign possède une maison. Rencontre par son intermédiaire Randall Webb, personnage fantasque et futur théoricien éclairé du Psycho Batave. Webb sillonne alors sans relâche les Etats-Unis et l’Europe, les deux hommes entretiennent une intense correspondance. L’incendie de la maison de Webb en 1967 en fera disparaître l’intégralité. Quelques lettres de Webb adressées à Buvnana demeurent : (NDLR : Voir le Centre d’Etude Psycho-Batave) d’exceptionnelles lignes à propos de The Dovers, The Bad Seeds…

En juin, Kij Dana additionne tous ses noms. Buvnana (un faux passeport daté de 1963 fait aux Etats-Unis est à l’origine de ce nom) devient son patronyme.

 

1966 – 1974 :

Buvnana s’installe à Bergen chez Gunthör Sweign. Se rend fréquemment à Pula où il retrouve Hélène Morgensen. De ces voyages en Yougoslavie et de la liaison renouée avec Hélène, Buvnana écrira Passant par là Pula, aglala !

1969 : Gunthör Sweign imprime le premier livre de Buvnana : Carler n’est pas Ouï.

Fin 1969: Randall Webb se retire des lettres et progressivement du monde.

août 1969 : Décès de Pim. Retour à la Nouvelle Orléans.

Fin mai 1970 : à Thessalonique, rencontre François Augiéras qui vivait clandestinement sur le Mont Athos depuis quelques jours, Augiéras décèdera en décembre de la même année.

1971 : Passant par là Pula, aglala ! Imprimé par Sweign.

 

1974 :

Février : Rupture avec Hélène Morgensen.

En mars entreprend un voyage jusqu’aux Monts Oural.

Avril : Arrive à Stalingrad. Révélation : Buvnana reconstruit intégralement le puzzle de la vie de Sibille Dana.

Mai : Novgorod.

Juillet – novembre : Est à Oufa en Bachkirie.

11 septembre : Tourtourelles est imprimé par Gunthör Sweign.

 

1975 – 1978 :

Entre 1975 et 1977, Buvnana s’installe à Calcutta. Il enseigne le français à l’université de recherche de technologie marine. Rencontre Lokenath Bhattacharya.

Mai 1976 : rédige Pogrissures.

Janvier 1977 : Buvnana s’intéresse de près à la révolution agraire qui s’instaure dans la province de Calcutta.  Rédige L’arbitraire du riz.

Avril 1977 : Gunthör Sweign imprime Pogrissures.

19 avril 1978 : Décès de Hélène Morgensen.

13 août - 11 septembre : Buvnana est à Ceylan.

 

1979 :

11 mars : Mort de Gunthör Sweign. Buvnana se retire fréquemment dans le monastère de Saint-Benoît sur Loire où vécut Max Jacob. Il y restera jusqu’en 1987.

 

1980 -1986 :

L’arbitraire du riz parait en six chroniques intégralement dans la revue Gouttes fondée par Luther Paul-Poire.

Octobre 1982 : Parution de De la Glossairie dans la revue Gouttes.

Octobre 1983 : Parution de Suc de la Zétique dans la revue Gouttes.

Juillet 1986 : Se rend à Assise.

 

1987 :

Quitte Saint-Benoît sur Loire. S’installe à Orléans, rue des Carmes. Enseigne, écrit son journal.

 

1988 – 1994 :

Voyages au Mali, rencontre Yambo Ouologem à Sévaré. Yougoslavie, Turquie, rencontre Enis Batur à Istambul. Vit quelques mois à Göreme en Cappadoce dans une habitation troglodyte. Prie, lit, écrit Pourlèche mon cultur’.

 

1994 – 2007 :

Déménage à Nantes, rue Auguste Brizeux. Vit de riens, misère. Côtoie Sred Sweign le petit fils de Gunthör Sweign.

1998 : Vers Khnayaya, la Bachkirie aux éditions Les Magnétiques.

2004 : Sred Sweign entreprend la réhabilitation de Kij Dana Goor Buvnana.

3 juin 2007 : Kij Dana Goor Buvnana meurt à Nantes d’un arrêt du cœur.




Par éditions les magnétiques - Publié dans : Kij Dana Goor Buvnana
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Mardi 15 mai 2007

Phrères !


Rebennack posa sa guitare dès mon entrée, puis:

“ Savez-vous Malcolm…

-         Dana, i wish you called me Dana !

-         Well ! Dana, Miwa… et se tournant vers Pim : Is it this how you call him, Pim ? Miwa ? Pim hocha la tête doucement en même temps qu’elle plaquait un accord sur les seules touches noires. Ah Ah !  Rebennack contint son rire. Monsieur Dana, Miwa signifie : Le bel homme de la Lune dans la Pawol Vodoun. C’est un signe d’élection, dans la bouche de Pim… Hum ! Mais, dites moi, que comptez vous faire dans les prochains jours à la Nouvelle Orléans ?

-         Je ne sais pas…

Malcolm John Rebennack avait alors une vingtaine d’années, un peu plus, il devait être plus vieux que moi de quelques saisons. Je rallumai une cigarette et lui fit comprendre que je désirai un verre. Il me regarda, je le détaillai. Il me servit un scotch, et s’en jeta un lui aussi. Subtilement, contemplant sa main, le verre qu’elle tenait. Il mûrissait quelque chose, quelque chose dont il avait envie de me faire part ou bien comme ce fut le cas au Tortorici’s, souhaitait-il agir envers moi avec patience, enveloppant ses gestes et sa parole d’une sorte de mystère, de grâce, comme s’il était détenteur de secrets, de confessions qu’il eut voulu me poser et que cependant il tardait à me présenter. Il se lança aussitôt que je sentis la palette de son personnage.

 

«  Sais-tu mon cher ami ce que signifie okou lele dans le Langaj Vodoun ? Et comme je crois que tu viens de loin, as-tu déjà entendu parler du Vodoun ?

-         Et bien non, je ne sais rien du Vodoun, rien du mot que tu me dis.

-         Pourtant tu à l’air de savoir beaucoup de choses, on dirait que tu viens de traverser la terre entière et les enfers…

-         Tu as raison, j’ai eu envie de savoir ! Alors dis moi ce qu’est l’okou lele, ce qu’est le Vodoun. Raconte moi ce qu’est la Nouvelle Orléans.

-         Comprends-tu que la Nouvelle Orléans est une ville hantée de l’esprit de ses morts tant que du souffle de ses vivants ? Elle est assise et sur la terre et sur l’eau. Equitablement. Elle est à la fois la conjugaison des vieux siècles où la France l’avait désignée nouvelle province et qu’elle y importa son style, et à la fois elle est la lande, le marécage où se regroupent les plus vielles croyances et cérémonies du monde, venues d’Afrique, de Guinée, du Kongo : Vous dites, les français : Le Vaudoo. De ces deux pôles, de la chrétienté établie ici, et de l’exode des esclaves noirs par les îles des Caraïbes, puis leur débarquement dans les plantations du Sud, par la mémoire des rites d’Afrique, il existe ici mais secrètement, le Vodoun. Ceux qui en sont adeptes ou proches perpétuent son autonomie. Les messes des premiers chrétiens avaient lieue dans les catacombes, au secret, elles ont lieu ici dans le Bayou : L’immense plaine marécageuse et  forestière, où entre les eaux salée du golfe, la magie ceinture la ville. Les bêtes qui vivent sur ses berges, on ne les trouve pas ailleurs : les alligators, les blancs hérons, les forêts sont peuplées de couguars, d’ours noirs… Les arbres ont l’allure d’ancêtres tout couverts de lianes et de mousses, dont pourtant la coupe est celle de membres, de corps qui ont aimé et vieilli. Avant que n’y viennent les français et quelques espagnols et que ne s’y regroupent clandestinement les noirs exilés, le Bayou était la terre des Houmas. Elle devint aussi la terre promise des Cadiens. Et la révolution de Toussaint Louverture a ramené ici chaque Haïtien qui voulu se réfugier… Tous ces gens, loin de leur terre d’origine se sont sentis libres ici. Il a fallu pour bâtir la ville repousser les forêts, assainir les marécages, recommencer tout, ouragan après ouragan. Et enfin, de toute mémoire, c’est la copulation qui a ici donné à la cité naissante son climat particulier. Pas de vieux pères qui condamnent cela, nous nous sommes tous mêlés les uns aux autres, du XVIIIème siècle jusqu’à ce jour, où tu as toi-même débarqué dans nos chambres. De là un jour sont sortis Duke Ellington, mes amis et maître Ronnie Baron, Professor Longhair, Fats Domino y sont apparus… Allen Toussaint bientôt en deviendra le génie, malgré moi, moi qui depuis quelques temps déjà travaille d’arrache pied sur les disques de mes pairs à leur faire entrer en tête que ce n’est pas comme ça que jouent les esprits mais ainsi et qu’il faut jouer comme les esprits… Mais, savez vous mon cher Dana ce qu’est l’adolescence ? Savez vous que la Nouvelle Orléans vit dans l’adolescence du French Square au Bayou, du Bayou jusque Lake Pontchartrain ? Non vous ne savez pas et je vais vous le dire, vous qui en sortez et qui je le vois bien êtes à la recherche d’une parole tutelle : L’adolescence est un drame, mais il n’y a pas de drame spécifiquement adolescent sinon dans la réponse que l’on donne à l’événement dramatique, la nature du drame reste inchangée pour tout mortel, seulement l’adulte étouffe le drame par un attachement pathologique aux conventions morales et comportementales, et le vieil homme appelle sagesse son désir mortifère, mais l’adolescent connaît déjà la mesure de ce qu’affronteront ses aînés, sa réponse est de plus la seule à se montrer digne du drame, vivre à la hauteur des événements afin d’en absorber l’énergie implique que l’on préserve en soi la dignité de l’adolescence, qui n’a rien à voir avec l’enfance, en tous points haïssable, beaucoup de ceux qu’on appelle adolescents sont en vérité soit des enfants soit des adultes, des enfants abjects et des adultes immondes, il n’y a plus d’adolescents, les adolescents ont quitté la réalité, ils l’ont abandonnée aux enfants, qui sont des idiots, et aux adultes, qui sont des crapules. Or je vois en vous l’archétype même de l’adolescent vivant. Affreusement vivant. Affreusement, telle la mémoire écorchée de la Nouvelle Orléans…Et qui cependant copule, jouant le désir à distance étale de la nature qui elle-même copule…

-         Je…

-         Vous devez être lourd de ce que les adultes feront de psychologie et pourtant vous n’en dites aucun mot. Vous ignorez l’identité, bien que vous en soyez quelque part l’explorateur. Mais sachez une chose mon cher Dana, tout comme je m’applique à le vivre rageusement épris de  fougue, ici l’identité n’est rien. La mémoire seule côtoie le désir sans dialogue, ils sont la sœur et le frère. Vous entrez dans un pays de frères.

Et se tournant vers Pim, totalement inspiré et peut-être saoul, Rebennack s’écria comme pour m’introduire dans le monde des esprits côtoyant les vivants cette phrase que je n’ai jamais oublié : « Sœur, Pairs, Mer, Phrères, voici un autre Phrère… NU ! » 

 

 

 

Par éditions les magnétiques - Publié dans : Kij Dana Goor Buvnana
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Mardi 8 mai 2007

PIM'S ROOMS

Le sang me battait le tambour. Mes désirs glissés jusque sur la glotte de cette prostituée angélique, qui criait : « Kid A Gola Kid A Gola » par delà les rambardes à mon attention. Je montais. Mes semelles lancées sur la première marche à fixer la plus appétissante créature que je discernais dans cet Ouest naissant. Tout à coup un ramdam magistral éclata dans mon dos, mit entre parenthèse mon ascension conquérante. Je tournais la tête. Un Homme noir venait de se dresser au dessus de la mêlée mauvaise : une de ses tables de joueurs de cartes toute encline au profits faciles. Sur le champ un autre homme l'avait rejoint dans cette posture de défi : Un blanc, transparent, son sang était l'alcool. Et le noir plus prompt que son adversaire invoquait déjà l'assemblée. Or l'assemblée semblait ne pas adhérer en sa faveur. Tout le bordel retenait son souffle, crispé de centaines d'yeux soudain qui géraient leur ivresse. Mais le noir, prompt, je le redis, fixait mieux que quiconque l'état de nerfs d'adversaires soudain debout face à lui et sur deux étages. Rapide il extirpa une pleine bouteille de sa veste où dans le fond macéraient je ne sais quel piments, et d'une traite portant le goulot à ses lèvres en avala un bon tiers. Aussitôt s'essuya la bouche d'un revers de manche, sans hoquets, sans reflux et tendit la bouteille à l'homme qui le défiait. Le blanc accepta, renifla le rhum et s'en gobergea. Même débit. A la seconde. A là seconde. Aussi le bois verni de la table d'où s'étaient échappés ces gladiateurs reçut dès le deuxième temps la masse électrocutée du blanc, éclata en lattes, fendues de part et d'autres. Une neige de cartes et de pièces aspergea la foule autour. L'homme gisait à terre, ivre mort. Et le noir qui sentit autour de lui se resserrer les rangs maugréant d'un pas sûr et net, lent et plein de grâce se dirigea vers la porte sans mot dire, sans qu'une seule main ne parvienne à se poser sur son épaule et à la fin serrée en poing contre ses lèvres... Il s'en alla, Vainqueur et par KO.

 

Enfin je parvenais jusqu'au balcon. La femme scrutait encore vers la porte par où le vainqueur s'était échappé. Lentement j'avançais parmi les cambrures des femmes penchées vers leur clients, dans le relent des parfums mêlés à la sueurs, les croupes femelles et mâles bombées les unes vers les autres, attirés encore par la scène qui venait de se dérouler en bas, la cuisante défaite du blanc barbu. J'allais arriver à sa hauteur, elle avait disparu. S'était volatilisée.  Mais enfin, moi qui limitais  à un seul bordel la fonction de cet établissement, je fus une seconde fois surpris lorsque j'entendis - qui émanait de derrière l'une des portes où j'avais deviné des chambres le martèlement mélodieux et complexe de notes, hypnotiques tout droit venu des touches d'un piano. Et tandis que j'ouvris l'une des portes d'où j'étais certain que cette musique provenait, La femme réapparu, nette et troublante, sous la lumière brune de son visage, blonde et toute en lèvres charnues et mouillées qui me lancent et me voilà paré, diaboliquement prêt de l'autre côté de la porte à disparaître avec elle pour la goûter, la mordre, la posséder un instant, le temps de résister à son rayonnement absorbant.

 

« Hey, Kid? You look so sweet ! Come with me please, C'mon ! I'm Pim... what' bout you ?

-         Dana, I am Ki... Malcolm Dana !

-         Malcolm ?... O'Kay Malcolm... Just follow me... s'il te plait!

 

Et je la suivis, pour dire franchement, je crois même que je la précédai sur le lit et que tous mes gestes, mes élans, mes caresses, ne lui laissèrent rien qui soit à décider. Je n?avais pas touché une femme depuis si longtemps, et sa chaleur et sa troublante beauté nourrissait ma fougue, l'immense désir qui m'avait réveillé dès lors que je l'avais vue. Or, la nuit, bien qu'il fut déjà deux ou trois heures passé de minuit, ne fit que commencer. Une entente subtile et presque enfantine s'établit entre nous, après même que nous ayons fait l'amour. Je me sentais volubile, coq, et ne me rappelait pas l'avoir déjà été, même auprès d'Hélène Morgensen. Je me mis à raconter par éclats les dernières années vécues, Le Nobody, la plantation de Lord Richard, la Marine.. Elle me titilla côté conquêtes, je lui livrai volontiers ce qu'elle voulait savoir, nous riions, tout cela dans un français balbutié entrecoupé d'américain tâtonnant, j'admirais ses fesses, auxquelles sans cesse je ne pouvais éviter de revenir, et qui nous relançaient dans d'intenables suées. Finalement, elle allait me rappeler son prix, le plus aimablement du monde, et j'avoue lui avoir laissé sur le champ, la moitié de ma solde. Il se faisait cinq heures, ni l'un ni l'autre ne laissions nos paupières retomber. Elle se releva, passa quelques vêtements tandis que toujours un piano délivrait de longues mélopées, quelque part dans le bordel. Je sentais que Pim, tout à coup silencieuse aller quitter la chambre, qu'autre lieu l'attendait et cette dépression soudaine me remit moi aussi debout à ramasser ça et là ma défroque. « Bien, lui dis-je, donc tu t'en vas ? » Elle ne répondit pas. « Je m'en vais aussi ! Adieu ! ? »

 

«  Mais d'abord tu vas me présenter la personne qui joue du piano depuis des heures, et qui nous a plongé dans cette atmosphère si............................ romantique?

-         Romantic ? elle me coupa, et je la regardais, troublé encore !

-         Romantique, oui, enfin...

-         Personne ? qu'est ce que c'est ça personne ?

-         Well, the man or maybe the woman, who played piano all night long?

-      Ah... Elle regarda longuement son visage dans la glace, impassible, mais ses traits étaient souples, décontractés.
Nayinde Miwa..........................  And ? fit-elle.
Je ne comprenais pas l?idée qui la traversait?

-         And ? What ? lui rétorquais- je?

     Manifestement elle jouait la conne.

-         How much ?...

 


J'allais vomir, me froissais, elle continuait de se regarder dans la glace, imperturbable, affairée à sa coiffure, je la contemplai stupidement, rien ne s'attachait à ma présence dans le fond du miroir où elle s'était dressée. Mais, impérieuse, d'un clin d'oeil que je saisis, elle se mit à sourire, puis se tournant vers moi, genoux serrés, plia son torse au-dessus, et s'esclaffa de plus belle, d'un élan si curieux et totalement amusé, que je compris. Je sortis du reflet et de la chambre. Elle me suivit toute déhanchée, encore hilare et me mena deux portes plus loin, à mon tour je la suivais. "Comme tu voudras, Homme de la lune ! " Comment faisait-elle ? Pim se trouva sur le balcon, je jetais un coup d'oeil à l'assemblée du bas qui s'était quelque peu étayée et qui avait empiré d'état, qui avait trouvé sa gueule parfaitement grise et spectreuse. Elle ouvrit une des portes suivantes, la dernière, où je m'attendais à déboucher sur une chambre presque similaire à celle que nous venions de quitter, il n'en fut rien. Je fermai la porte derrière moi, et nous fûmes plongés en pleine obscurité. J'appelai Pim, et rappelai une seconde fois, sans que rien de sa voix n'apparaisse. Je déployai à tâtons mes bras autour de moi, trouvant une cloison à gauche une autre à droite, je devais être dans un couloir. J'avançai à bras ouverts le temps d'une dizaine de pas jusqu'au moment où je butai sur quelque molleton droit devant moi. Pim ? Chuchotai-je. Je cherchai une poignée, quelque loquet. Je sortis un boyard de ma poche trouvais les allumettes, enflammant ma cigarette et aperçu la poignée que je cherchais. Je jetais un oeil à ce que la flamme avait révélé, un simple couloir de lattes et de plancher, cette curieuse porte rouge, tapissée que j'ouvris. La musique venait de cesser, je passais mon corps, tête basse, Renneback était devant moi et me pris la cigarette des lèvres dont il tira une effroyable bouffée : Welcome Malcolm, I am a Malcolm too ! Malcolm REBENNACK that's my name ! One day you'll call me Dr. John ! Pim, derrière lui s'était assise devant le piano et commença à jouer.

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