Fort alamo, texas
le 6 mars 1836
Je tiens de la bouche de Joe Jr Freeman III, l’unique descendance, émérite, arrière arrière petit fils de l’éponyme Joe, esclave personnel, rescapé, du Colonel William B. Travis lui-même, figure martyre, américaine, du siège de Fort Alamo, la légende suivante que de trop nombreux récits auront occulté, parce qu’elle constitue, peut-être, une diversion à l’encensement des héros principaux de l’emblématique bataille, parce que, vous l’allez comprendre, elle s’insinue avec une telle promptitude dans le récit de la bataille, et, avec une telle incongruité, qu’elle n’est probablement que le fruit halluciné des sens de l’esclave, quand bien même celui-ci, n’eût pas à défendre de rempart, ni même à porter aux poings de son maître le sabre et le pistolet rechargé. Il fût cependant, à fortiori, le spectateur le plus avertit d’une mort annoncée, totale, qui s’abat magistralement sur des centaines d’hommes en une poignée d’heures, et qu’il a assurément vu ce que les guerriers ne pouvaient pas voir, qui s’échappait du strict champ de bataille. Et je veux, parce que l’espoir régit mon esprit, me transfigurant dans la personne de Joe au cœur de pareil massacre, imaginer et finalement admettre, qu’en une détresse d’un tel aplomb, un homme d’espérer un miracle, une trêve au combat, admettre l’entière possibilité des faits qui m’ont été rapportés. Le lecteur m’épargnera de lui livrer la chronologie fatidique du siège, il la connaît, sinon, ma foi : les livres la relate. Je retiendrai simplement l’inauguration du siège, qui fût déclarée de la manière suivante le 23 février par le Général en chef des bataillons mexicains : le Général Antonio Lopez de Santa Anna fit hisser au clocher de l’église de la commune d’Alamo un pavillon rouge, pavillon rouge que tous les protagonistes de l’histoire reconnurent comme l’avertissement solennel qu’une fois l’assaut livré, quand il adviendrait, il serait un combat à mort, sans pitié, pour tous et toutes. Nous savons qu’une quinzaine de jours plus tard, le 6 mars 1836, à l’aurore, Santa Anna commanda l’assaut sur Fort Alamo, et qu’à la fin du jour, la garnison fut balayée, ce qu’il restait de partisans américains, de natifs texans, vivants, furent emprisonnés, fusillés. Les Etats-Unis d’Amérique tenaient là le plus puissant symbole de son combat pour l’instauration de la démocratie au Texas. Or, voici ce que m’a raconté Joe Jr Freeman III, qu’il tenait de la bouche de ses aïeux, qu’il devait sans doute répéter mot pour mot, exagérant, certes, par ci par là, tantôt parce que telle posture de son héro d’ancêtre l’enthousiasmait, mais sans ne rien retoucher cependant à la structure du récit mythique dont il était le dépositaire :
Joe Junior Freeman III en 1961
« C’était peu après midi, les barricades que les canons pilonnaient, comme ils avaient pilonnés quelques heures plutôt les murs d’enceinte, les barricades que nous avions érigés en lieu et place des murs, avec une efficacité et une hargne à couper le souffle… Les barricades avaient cédées. Et c’était à présent un effroyable corps à corps, les mexs s’était infiltrés dans le fort, c’était une effervescence de poussière et de sang sous le zénith qui confondait et l’uniforme gris des mexs et les figures hirsutes des nôtres, si bien que je ne suis pas certain de pouvoir dire qui combattait qui, cependant je vis Bayless, qui la veille avait soupçonné Guerrero de trahison, mutiler Guerrero, en le frappant de son sabre, faisant gicler son sang, entre deux corps à corps avec les soldats de Santa Anna, et que la loi, Fils, ne peux rien faire là dedans ! Et de toute manière, parce que Bayless était capable d’emmener trois hommes dans son sillage, je suivais attentivement sa progression dans les rangs ennemis, jusqu’à ce qu’il s’effondre, raide, sans que je ne puisse comprendre qui avait eu sa peau et comment. C’est alors que j’ai cherché à savoir d’où était parti le coup qui avait eu raison de Bayless et, fouillant de mes yeux, dans les hauteurs, ça et là vers les remparts où s’étaient hissés les réguliers, je remarquai que, plus loin, l’étendard rouge qu’avait fait hisser Santa Anna aux cloches de l’église, très clairement – ça voulait dire ce que ça voulait dire – l’étendard était de la même couleur que le sang de Guerrero, et Santa Anna avait, ainsi annoncé ce qui adviendrait, et je peux te dire, Fils, qu’à ce moment là, j’ai repris le sabre que serrait encore Balyless dans son agonie et j’allai m’engager dans la bataille, coûte que coûte ! Lorsque je me redressai l’arme au poing, fixant encore dans le lointain, regard que je cru être le dernier, ce foutu clocher, j’allai brandir mon sabre à l’endroit du premier venu. J’étais gros de la mort héroïque de mon maître qui était advenue tôt dans le matin, des dégâts sanguinaires de Bayless, lorsque entrant dans la mélasse les larmes me vinrent… C’est alors que, devant moi, apparut un homme que je n’aurais pas su épargner s’il n’avait brandi dans ses mains, avec la préciosité angélique et la passion d’une madone pour un suaire, l’étendard rouge que, il y a quelques secondes encore, j’avais vu fouetter la cime du clocher… Il était là ! Ce type ! Un péone, hirsute, brun et sale comme une souche ! L’étendard en main, incompréhensible. Pour un instant, alentour, tandis que je vérifiai éberlué l’absence manifeste de l’étoffe écarlate dans les hauteurs de l’église, et que je contemplai l’abruti en face de moi, les combats s’atténuèrent. Un silence d’une densité inouï plana au-dessus de la mêlée. Combien de secondes furent ainsi suspendues, de minutes, il me semble ? Je l’ignore. Mais lorsque j’allai recouvrer mes esprits qui s’étaient tout entier arrêtés à la contemplation de l’homme, quelqu’un parmi les soldats cria « Viva Jean José ! » Et la meute toute tournée vers l’homme reprit de surcroît l’exclamation « Viva Jean José ! » Manifestement, Jean José devait être le nom de l’adversaire que je m’étais apprêté à frapper. Et tandis que je relevai mon sabre, et qu’à nouveau j’allai regarder mon adversaire pour lui porter un coup fatal, l’homme disparut. Disparu, Fils ! Pfuit ! Volatilisé ! Ma main relâcha la garde, mon sabre se brisa en tombant, je tombai genoux à terre, et dans une ultime conscience, je discernai l’homme… dans le clocher, là-haut ! Il brandissait sans conviction l’étendard du Général Santa Anna, niais et satisfait… Je n’ai jamais su où cesse la satisfaction quand commence la niaiserie, mais… Crois-moi, Fils, ça n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est d’avoir vu ce type d’une pureté absolue apparaître et dans un moment incertain suspendre les crimes de trois cent connards occupés à se la mettre. Je perdis connaissance. Lorsque je m’éveillais, la bataille était terminée, les soldats rassemblaient leurs blessés, leurs morts, je vis qu’ils emmenaient Davy Crockett derrière l’enceinte en ruine, j’entendis une rafale de coups de feu. Je fus l’un des seuls survivants d’Alamo. A présent, Fils, maintenant que j’y pense, et y penser, cela aura monopolisé de longues heures de ma vie, je puis te dire un chose, qui est une chose multiple, complexe et presque indicible, mais une chose : Ce Jean José là, ce « Jean José », ainsi qu’ils l’avaient acclamés, était bel et bien de chair… Mais le plus énigmatique, pour moi, c’est qu’il est apparu au moment même où je cédais, pour la première fois au désir de vengeance, et que le crime allait éclabousser mes mains. Ai-je compris ce que signifiait la couleur rouge, alors que je venais de comprendre tout le maléfice qu’elle incarnait ? J’aurais dû le frapper ! A mort ! Un homme qui porte tant de candeur en un moment d’une sauvagerie si décuplée, et qui, ni une ni deux, vous suspend toute une bataille, en brandissant l’objet qui annonça la destinée mortuaire de centaines de pauvres gens puis, tout à coup, se téléporte, ne peut-être qu’une vulgaire facétie, une attestation de l’ouvrage du malin ! Et pourtant, crois-moi, Fils ! Ce Jean José, là, je l’ai vu, je puis te le dire, en face, d’homme à homme, il n’avait rien à voir avec l’esprit du mal ! Et de ma vie, grâce à lui, jamais aucun homme je n’aurai tué ! »
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New-orléans, louisiane
1971
J’ai rencontré Joe Jr Freeman III dès 1961, à la base militaire de Tampa, Florida, où régulièrement la frégate sur laquelle j’officiais allait se ravitailler en vivres, carburant, etc. Freeman travaillait sur le port, au comptoir, je l’avais rencontré à quatre reprises, puis ce que c’est à Freeman lui-même que je devais passer commande, pour ce qui concernait l’approvisionnement des cuisines du Suffren & Duquesne, et c’est un de ces soirs de beuverie qu’il me tira à part, parce que je lui avais parlé de revenants, d’intrigues pour le moins redoutables dont j’avais été le témoin à Cayenne et plus récemment dans la Mer des Antilles où notre navire patrouillait. Il me révéla l’histoire de son ancêtre. Et entre autres, l’histoire que le lecteur vient de lire. Nous partagions une certaine attirance pour les rhums, aussi nous fûmes volubiles. Impossible de dire l’âge de Freeman, je pouvais compter en scrutant sa figure une trentaine d’années tout au moins, combien en cachait-elle de plus ? Je n’osai jamais le lui demander. Mais il entretenait un rapport à mon endroit que je qualifierai de fraternel, celui d’un frère aîné, assurément, parce qu’il aimait à donner un sens à ce que je lui livrais, un sens qui s’appuyait sur ses propres expériences, et qu’on ne saurait parler de cette façon qu’avec l’avènement d’une certaine maturité. Je devais ne plus revoir Freeman. Je terminai mes classes en juin de l’année 1962, je décidai de m’enfoncer dans le continent nord-américain, j’arrivai à la Nouvelle-Orléans le 12 juillet. Je ne suis jamais repassé à Tampa, parce que la ville n’avait jamais été pour moi l’objet d’un désir, et que ma vie a toujours été embarrassée de missions qui m’en éloignait. Freeman eut-il seulement une descendance ? Je l’ignore. Et je veux croire qu’il ne m’entretint pas innocemment de la vision de son ancêtre.
Bref, dans la nuit du 12 au 13, je rencontrai au Pimlico Club, aux abords du Lac Ponchartrain, un homme pour le moins fantasque, très charismatique, et dont le visage comportait de nombreuses similitudes avec le mien, qui était musicien : c’était Malcolm Rebennack, un nom qui devait disparaître quelques années plus tard sous l’identité mieux connue de Dr John. L’homme, natif de la Nouvelle-Orléans, se prit d’intérêt pour moi, et très vite, accompagnés de Pim, une femme sublime, prostituée dont je m’amourachai, Rebennack me traîna dans les coins les plus insensés de la ville, nous rejoignîmes rapidement le Bayou St. John, où il jouissait déjà d’une popularité déconcertante. Je devais aussi constater chez Rebennack une connaissance et une aisance en la pratique du langage Voodoo qui me semblait proprement admirable, tant il est fécondé de multiples sonorités et déclinaisons, qui descendent d’une large ramification culturelle et cultuelle, étourdissante. Je ne compte plus les « Kid A Agola », « Miwa », « Okou lele »… j’en passe, qu’il répétait sans cesse en évoquant ma personne, et qui chaque fois lui tiraient sur le bord de la figure un sourire malicieux. Quoiqu’il en soit, nous fûmes rapidement familiers, et lui très curieux de l’état de mon énergie, et je crois intéressé par ce qui constituait déjà - j’avais tout juste vingt ans - un itinéraire conséquent, « quoique essoufflé ! » disait-il, sur les eaux de la planète, moi, admirant sa position fixe, rayonnante, sur sa terre, nous formions l’un et l’autre, pendant une quinzaine de jours une figure bicéphale, complémentaire que je ne devais jamais oublier. Je ne tenais cependant pas en place, je n’ai rarement tenu en place, et mon objectif de m’enfoncer dans le Midwest américain, repris le dessus. Je le mis à exécution. Je devais regretter les faveurs de Pim, sa réelle affection pour moi, notre belle complicité… Je la pleure depuis 1969. Une raclure de sale petit pou junkie, jaloux & maladivement possessif, lui tira une balle dans l’épaule gauche, un soir de crise, la blessure lui fut fatale.
Mack Rebennack, alias Dr John, sobre, en 1962
En 1971, Dr John retrouva ma trace. Je traversais alors des années orageuses, douloureuses, du côté de Bergen en Norvège, ce simple coup de fil me mit en route pour la Nouvelle-Orléans. Il venait de terminer l’enregistrement de son disque « The Sun, Moon & Herbs », et m’avait richement entretenu du projet qui l’animait : Tourner une vidéo ! Il souhaitait que j’y assiste : Ce serait une procession hilarante dans ce cimetière de voitures, du côté de Junkyards, si ma mémoire est juste, il m’y attendrait, je le trouvai en effet, à l’entrée du cimetière, juché sur un âne, coiffé d’un béret où étaient plantées deux longues plumes de paons, un sceptre en main… Il s’agissait de tourner ce vidéo-clip pour la chanson « Where You At Mule ». Nous parlerions ensuite. Or, la première chose que Rebennack me dit fut la suivante : « Some water get you into trouble ! » « Tu te souviens », dit-il, « comme je me demandais si tu n’avais pas trop souvent, dans ta jeunesse, bu la tasse ? Et bien j’ai pensé à toi lorsque j’enregistrai la chanson « Gris-Gris Gombo Ya Ya », j’ai placé ces quelques phrases en ton souvenir : « Some water get you into trouble… Try my dragon blood, my joint tonic and my secret sand. » Et tu n’es pas venu consulter le Dr John ?! Je t’ai attendu Malcolm Dana. Il a fallut que je vienne te chercher. Ce soir je t’emmène à la maison, au cimetière, celui des gens de couleur cette fois, vers Bayou St. John ! »
Immédiatement je demandai la faveur suivante à Rebennack : « Je veux des nouvelles de Pim…
L’affaire était close. Rebennack faisait allusion évidemment à ma mère, j’avais déjà dans mon passé été tenté par la magie, la communication avec les morts, et les résultats avaient été traumatisants. Je ne souhaitais pas de révélations. Je voulus simplement me recueillir auprès de Pim. « Comme tu voudras ! » Nous nous dirigeâmes vers la tombe de Pim, nous tournâmes plusieurs fois autour avant d’installer lentement bougies, parfum, boissons, elle aimait le rhum brun, etc. et de nous asseoir. Rebennack versa les premières lampées sur la stèle, pris une rasade, me passa la bouteille et je fis comme lui. Il ouvrit le flacon de parfum, de fleur d’oranger, le parfum qu’elle aimait porter, et la présence de cette odeur répandue, l’odeur de sa peau, de sa peau… m’émut profondément. Rebennack me prit la main. C’était le milieu de la nuit. Un vent léger passait dans les saules, le ciel était dégagé, sans lune mais criblé d’étoiles, nous étions seuls depuis une vingtaine de minute lorsque le rituel allait commencer. Intense émotion qui me pénétra alors, mais tandis que j’étais tout entier ouvert à Pim, qu’une tristesse lourde m’avait envahi, une énergie d’une autre nature, une aura chaleureuse, mais intruse à notre recueillement fit brusquement apparition. Je regardai alentour, Rebennack également, Rebennack dit « là ! sous le saule » et où Rebennack avait donné une direction, à une quinzaine de mètres devant nous se tenait en effet un homme, de taille moyenne, les bras ballants le long de sa taille ; une lumière pâle et, incompréhensible, posée sur son visage, révélait une barbe d’une semaine, une peau basanée, un regard sombre mais inanimé, ôté de toute intention qui s’égarait vers nous. Son immobilité me décontenançait. Etait-il seulement présent avant notre arrivée, nous avait-il suivit ? Impossible d’en penser quoi que ce soit, nous devions constater simplement qu’il était apparut à un moment inattendu, crucial pour nous, puisque nous cherchions Pim. Et puis, très lentement, l’homme fit un pas dans notre direction, puis un deuxième, et tandis qu’il s’avançait vers nous, l’homme tira de la poche de son veston une orange, qu’il éplucha le temps de nous rejoindre, en la regardant. Il confia le fruit à la paume de ma main droite, la refermant de la sienne, chaleureuse, ses lèvres esquissèrent un sourire vague et, tout aussi lentement qu’il était à nous arrivé, il passa son chemin, l’air de rien, disparaissant dans un confins obscur du cimetière, me renvoyant l’impression suivante, curieuse et presque à l’inverse d’une vérité dont je pensai être le détenteur : Avions-nous seulement étés, sur le passage de cet homme, pour lui, d’une quelconque présence ? Etions-nous apparus à sa perception au seul moment où il nous confia l’orange ? Mes pensées se brouillèrent, celle de Rebennack, me semblât-il, également. Nous quittâmes le cimetière quelques minutes après, abandonnant notre projet, je pressai l’orange sur la tombe de Pim. La soirée s’acheva dans un silence et un calme que je ne reconnus jamais plus. Jamais non plus nous ne reparlâmes de l’homme, ni de Pim, ni de cette soirée, comme si tout ce qui, en elle, s’était produit n’eût jamais existé.
Je devais, bien des années après, revenir sur ces événements.

Rebennack posa sa guitare dès mon entrée, puis:
